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mardi 19 juillet 2016

"Be Nice" ?

« Be Nice ». Voilà tout ce que nous trouverions à répondre à la haine aveugle ? Après les attentats de Paris, j'écrivais que nous étions devenus comme l’agneau qui tend le cou au boucher en pleurant que tout cela n'est pas de sa faute et, qu'innocente victime, il ne croyait pas mériter un tel traitement. Je n'avais pas imaginé que l'on pourrait aller jusqu'à demander aux bourreaux de «faire ça gentiment ». En fait, je n'avais pas voulu croire que nous étions déjà aussi exténués, autant dépourvus de force morale que nous préférerions un slogan « malin » à un vrai sursaut de vertu. Oui, vertu, de virtus, la force : celle de voir que le mal est tellement profond qu'il ne s'agit pas seulement de le surveiller, de l'infiltrer, de le rééduquer, de l’expulser hors des frontières, de l'emprisonner ou même de le bombarder.
 Nous n'avons toujours pas compris me semble-t-il que la maladie n'existe pas sans le malade, et le bourreau sans la victime. Non pas que je fasse une équivalence entre, d’une part, les terroristes qui se font exploser au milieu de marchés à Baghdad ou qui traînent des corps désarticulés sur des centaines de mètres au volant de leur engin de mort un soir de fête et, d’autre part, les malheureux qui perdent la vie pour avoir voulu nourrir leur famille la veille de Achoura ou pour avoir voulu montrer à leurs enfants les feux d'artifices du 14 juillet. Les premiers sont des monstres, et il n'y a là-dessus aucune équivoque possible. Mais lorsque j'entends les rodomontades de certains dirigeants politiques qui osent insinuer que si ils avaient été aux commandes cela ne se serait pas passé comme cela, et lorsque, atterré, je constate que certains d'entre nous les écoutent avec complaisance, leur donnant crédit de leurs mensonges et de leurs incompétences, j'ai presqu’envie de  donner le pouvoir à ces matamores des grands soirs électoraux pour que se dévoile enfin aux yeux de tous la terrible vérité : aucun pouvoir ou parti, aucune police ou armée, n'a la solution. Personne, parmi toutes les institutions auxquelles nous avons délégué le monopole de la violence légitime, ne peut nous protéger. Et ceux qui disent ou croient le contraire sont  des benêts ou des menteurs.

Alors quoi ? Tout est perdu ? Sommes-nous condamnés à assister, impuissants, au spectacle de notre propre mise à mort sur les chaines d’information en continu ? Non. Mais pour comprendre comment échapper enfin à ce cycle tragique, il nous faudra mobiliser une autre vertu, la plus difficile sans doute: celle qui nous permet de reconnaître notre propre responsabilité collective et historique dans ce qui se passe. Je dis bien « collective et historique » ; encore une fois, il n'y a aucune confusion dans mon esprit entre la culpabilité du meurtrier et je ne sais quelle argumentation qui ferait d’un père de famille niçois le complice de son propre assassinat. Ceux qui seraient tentés de me faire procès d’ambiguïté pour masquer l'indigence de leur réflexion et l'inanité de leurs prétendues « solutions » en seront pour leurs frais.

Lorsque je parle de responsabilité collective et historique, je veux parler de ce rouleau compresseur que le monde occidental a fait méthodiquement rouler sur l'ensemble du monde, aplatissant sous le poids de sa science, de ses croyances religieuses, de ses bombes et de son argent, des sociétés, des civilisations, des modes de vie et des écosystèmes entiers. Que cela ait été fait par cupidité pure et simple ou dans l'idée sincère d'apporter un peu de « civilisation » à des peuples considérés comme retardés importe peu finalement aujourd'hui. En la matière, la bonne intention ne compte pas. Ce qui compte, c’est que ceux qui ne se sont pas fait laminés par l'argent ou pulvérisés par la force résistent et que cette résistance prend toutes les formes des plus inoffensives (comme celles des boliviens qui ont créé leur propre boisson nommée Coca-Cola à base d'extraits naturels de Coca et qui récusent un quelconque droit à la marque américaine) jusqu'aux plus meurtrières (comme celle de Daesh ou de Boko Haram dont le nom qui signifie « l’occidental est péché » dit bien ce que ses disciples rejettent).

Dira-t-on que la pulsion de mort d’une résistance est proportionnelle à la quantité de désespoir accumulé ? Peut-être, quoique lors de notre voyage nous avons vu des sociétés humaines (celles des  lepshas du Darjeeling, celles des  diolas de Casamance, et même chez les zapatistes du Chiapas au Mexique), refuser la confrontation violente dans des situations politiques et sociales mettant pourtant gravement en danger la survie de leurs cultures et parfois même l'existence de leurs communautés. Chaque communauté a donc le choix face à la violence, et les penseurs arabes ou musulmans qui seraient tentés de trouver des excuses aux kamikazes en arguant de la misère de la rue arabe vivant sous le joug de pouvoirs autocratiques soutenus par les européens et les américains, ou de l'injustice occidentale dans le conflit israélo-palestiniens, ou encore du désespoir économique des communautés immigrées dans les ghettos européens, feraient bien de s’en souvenir. Je ne disconviens pas de tous ces faits, je les tiens même pour réels et ils expliquent certainement en grande partie (bien mieux d'ailleurs qu'une prétendue guerre de religions) les vocations suicidaires chez les partisans de Daesh. Mais ceux qui voudraient en tirer sans autre forme de procès une légitimation de la violence terroriste se rendent coupables d'une forme criminelle de déresponsabilisation des assassins.

Mais ceci dit, si les communautés musulmanes ne peuvent évacuer leur responsabilité dans les choix que font certains de leurs enfants de mourir pour la prétendue gloire de l’Islam, le monde occidental ne peut pas non plus refuser de faire son propre examen de conscience. Et là, il y a aussi beaucoup à dire... Ne serait ce que dans les communautés que nous avons visitées cette année, il y aurait un livre énorme à écrire sur les crimes économiques, culturels, sociaux, écologiques que les grandes puissances ont commis. Les peuples indiens d'Amérique du Sud qui ont été exterminés pour de l’or alors que leurs civilisations communautaires leurs garantissaient jusqu'alors une vie dépourvue des affres de la misère et de la faim, les lepshas convertis sous contrainte au catholicisme dans les belles vallées himalayennes en échange du « droit » de posséder une terre qui leur appartenait de toute façon avant l'arrivée des anglais, les paysans ougandais dépossédés de leurs terres au profit des grandes entreprises de fabrication de thé, tous ceux là, et bien d'autres, peuvent témoigner de la violence avec laquelle nous avons saccagé le monde.

Mais pire encore, cette forme de « crimes contre une humanité différente » nous continuons à la commettre, encore de nos jours.
L'école qui ne sert plus qu'à fournir de la main d'œuvre docile et formée à l’ogre industriel et qui, loin d'aider, appauvrit en fait les communautés rurales ; les accords internationaux négociés et signés par des élites totalement déconnectées des réalités sociales de leur pays ; la soumission aux diktats des grandes entreprises internationales et aux exigences de rentabilité des capitaux des marchés financiers ; la gigantesque force de frappe dont disposent les pays riches au travers de leurs industries des médias et qui leur permet d'envahir les écrans et de bousculer des cultures et des valeurs millénaires : voilà les nouvelles canonnières avec lesquelles nous imposons nos modèles de pensée, nos croyances religieuses ou spirituelles, nos modalités d’échange économiques, nos formes de sociétés, nos choix de valeurs... Pour le reste du monde, nous représentons un géant à abattre, une sorte de Goliath monstrueux et il ne devrait pas nous étonner que certains aient des envie de fronde...

Le problème, ce n'est pas celui des banlieues, ou celui de l’islam, ou celui des inégalités sociales. Ce n'est pas non plus celui de l’organisation de la police ou du nombre de soldats à déployer ici ou là. C’est encore moins celui des priorités politiques ou du prétendu manque de détermination de tel ou tel dirigeant à éradiquer le terrorisme. Le vrai problème est que nous ne rendons pas compte du mal que nous faisons autour de nous et, tant que notre aveuglement nous empêchera de voir les conséquences meurtrières de nos choix de société, il n'y a aura pas de répit pour les victimes.

Alors, « Be Nice » ? Oui si cela signifie établir d'autres liens au sein de nos communautés, plus à l'écoute de la différence, plus respectueuses des manières de vivre différentes, plus curieuses de ce qu'elles ont à nous apprendre. Mais aussi si cela veut dire d'autres type d'échanges à l’extérieur de nos frontières, moins marqués par l'esprit de conquête, de lucre ou de compétition, et plus soucieux d'éviter les déséquilibres et de protéger les plus faibles. Ou encore, si cela accompagne d'autres manières d'accueillir sur nos territoires les miséreux et les déshérités, manières par lesquelles l'humanité l'emporterait toujours sur la peur et la compassion sur les calculs électoraux. Et enfin, « Be Nice », d'accord, si chacun d'entre nous le comprend comme une invitation à abattre les murs qui nous séparent des plus riches ou des plus pauvres, des plus blancs ou des plus bronzés, de tous les « autres » qui ne sont pas comme nous et qui nous font peur. « Be Nice » cela voudrait alors dire «  Je n'ai plus peur de toi l'étranger, ma porte t’est ouverte. Je n'ai plus peur de toi la vie, car j'ai confiance. Et surtout, je n'ai plus peur de toi, le terroriste, car j’ai fait en sorte d'être ton frère et non plus ton ennemi.»


A la réflexion, oui, je pourrai endosser ce slogan un peu trop malin pour être honnête. Mais alors, il faudrait lui donner un sens beaucoup plus large, celui d'une profonde transformation de notre société. En sommes-nous encore capable ? Pour ma part, Je ne vois pas comment nous pourrions avoir le choix.

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